François Bégaudeau « Le but de l’école n’a jamais été l’apprentissage, et encore moins l’émancipation. »

Dans le film « Entre les murs » il nous faisait déjà réfléchir au rôle de l’école. Décider ou non de faire l’école à la maison passe aussi par une réflexion approfondie de notre système scolaire. Avec ses forces et ses faiblesses. Une réflexion que cet auteur et réalisateur, fils d’enseignant, mène en profondeur.

-L’instruction relève-t-elle de la sphère privée et familiale ou relève-t-elle de l’état à travers l’école ?

Instruction est un mot que j’utilise peu, pour ma part. Et la distinction entre instruction et éducation me parait au fond assez fumeuse. Tout ça c’est du lexique institutionnel. Si on veut inventer d’autres formes de vie, il faut promouvoir nos propres mots. Emancipation est le mot adéquat. L’institution l’utilise peu. Et pour cause : c’est toujours d’une institution qu’on s’émancipe.

Mais parlons plus modestement d’apprentissage, en dissociant le mot de son usage officiel. L’apprentissage n’est pas, ne devrait pas être l’apanage de l’école. L’apprentissage a une grande variété d’objets : je peux apprendre à faire une tarte, apprendre la conjugaison du passé simple, apprendre les règles de la belote, apprendre que Federer est le recordman des victoires en grand chelem, apprendre que ma voisine d’en face a fait une fausse couche il y a dix ans. Comment est-ce qu’un individu apprend? C’est le point central d’où toute réflexion devrait découler. Historiquement on a fait l’inverse : on a d’abord crée le dispositif de l’école, et ensuite on s’est demandé comment on pourrait faire que des enfants y apprennent quelque chose. Pour réaliser  – je parle des plus lucides- que cette configuration ne permettait pas d’apprendre. 

La question centrale, chacun est à même d’y répondre en s’observant. Ainsi chaque adulte devrait noter au petit bonheur trente choses qu’il sait ou sait faire, et se demander ensuite où il les a apprises. Il verrait que la plupart de ce qu’il sait et sait faire, il l’a appris tout seul. Par « tout seul » j’entends strictement : hors d’un périmètre dévolu à l’apprentissage, c’est à dire hors de l’école. Pour ma part, si je considère trois domaines d’activités qui me sont chers, le cinéma, le rock, le sport, je dois bien constater que tout ce que je sais et sais faire dans ces trois domaines je l’ai appris « tout seul », c’est à dire dans ma vie extra-scolaire. Je l’ai appris essentiellement de mes amis, ou en attrapant les informations au gré de l’existence, ou en allant les chercher par curiosité. Pour la littérature, cela se joue un peu différemment, puisqu’elle est enseignée à l’école, que j’ai fait des études de lettres, que j’ai enseigné cette matière. Mais une chose est sûre : ce n’est pas à l’école que j’ai contracté 1 le gout de lire 2 le désir d’écrire.

Ceci étant posé, on peut commencer à réfléchir à des lieux de stimulation de l’apprentissage. Mais il faut le faire en sachant bien que ces lieux ne sont pas indispensables. On devrait bien plutôt réfléchir à comment offrir à chacun un cadre de vie qui permette cet apprentissage informel.

Quelle était l’ambition de  Jules Ferry quand il a voulu rendre l’école accessible à tous ?

Jules Ferry n’est qu’un nom. Un raccourci commode. Ferry et quelques autres ne sont que des agent individuels d’un fait structurel. Ce fait structurel concerne tous les pays du monde, à telle ou telle période selon leur rythme de développement. Le fait est le suivant : une fois qu’il a basculé dans l’ère industrielle, un pays a besoin de faire accéder une partie de la classe inférieure à un certain niveau de qualification et de compétences. Pour ça, il impose l’école à toute une classe d’âge, et cette masse est triée et reversée dans le marché du travail, selon des critères ajustés à ses besoins. L’école c’est un fait économique.

A cette vocation première et suffisante, qui explique la parfaite coïncidence entre le développement de l’école et l’avènement du capitalisme industriel, il faut ajouter des motivations secondes : encadrer les classes populaires (c’est très explicite dans les premiers textes de Ferry), et instiller dans toutes les âmes le dévouement à l’ordre, et plus spécifiquement à la patrie, surtout en ces temps où on rêve de revanche contre l’Allemagne. C’est d’abord grâce à un méthodique bourrage de crâne scolaire que des millions de paysans sont allés sans trop regimber se faire tuer dans les tranchées Ces finalités effectives sont tartinées de la confiture idéologique qu’on sait : élever chacun en l’instruisant, former des citoyens, et autres fables qui sévissent encore 150 ans plus tard.

Quel est aujourd’hui le rôle de l’école dans notre société ? 

Il faut partir d’un raisonnement simple : pourquoi une société capitaliste, et des gouvernements au service du capital consacrent-ils tant d’argent à l’école?  Pour former des millions de jeunes à un esprit critique qui se retournera contre eux? Soyons un peu sérieux. Si les libéraux valident l’investissement en faveur de l’école -ils sont très offensifs et propositionnels dans ce domaine-, c’est parce qu’elle leur fournit gratuitement (toute la charge en revient aux pouvoirs publique, et donc à la collectivité) de la main-d’oeuvre plus ou moins qualifiée. Les économistes libéraux savent que c’est à l’école que se créent les ressources humaines sur lesquelles s’appuiera l’effort économique. Les écoliers d’aujourd’hui sont les travailleurs de demain ; les apprentissages d’aujourd’hui sont les profits de demain.

On a pensé l’école pour soutenir l’effort économique, et depuis on n’a cessé de la penser et repenser, de la réformer et reconfigurer au gré de l’évolution du marché du travail. Après-guerre, on a eu besoin de fournir en main-d’oeuvre l’industrie des services qui était en plein boom, on a donc chargé l’école de transformer des filles de paysans en secrétaires (c’est le moment « sténo-dactylo »). Et puis comme les taches ouvrières élémentaires étaient prises en charge par des machines, on a du former des ouvriers qualifiés, des techniciens, etc, ce qui a donné lieu à la création de BTS, etc, etc.

Quant à la volonté d’encadrer la jeunesse, elle est toujours là. On peut même dire que la volonté d’encadrer les jeunes issus des classes populaires a connu un regain de vigueur ces dernières décennies. Comme l’école sait qu’elle n’a rien à leur offrir qu’ils puissent convertir en diplômes puis en emplois, il lui reste à accomplir sa fonction minimale de surveillance. On voit d’ailleurs que la formation des enseignants est devenue secondaire, avec la multiplication des postes de vacataires. Puisqu’il ne s’agit que de garder les pauvres, n’importe quel précaire en quête d’emploi fait l’affaire. 

Pour tous les autres élèves, l’école reste un dispositif disciplinaire, mais il s’agit moins d’y apprendre des règles morales ou des valeurs patriotiques – qui cependant se survivent dans les sempiternelles valeurs de la république –  que la discipline elle-même. Qu’est-ce qu’un enfant apprend à coup sûr en dix ans d’école? A se taire, à s’asseoir, à arriver à l’heure, à faire ce qu’on lui demande dans un temps donné. Autant de compétence exigées sur le marché du travail. On dit que l’école est en échec, c’est faux, elle est en pleine réussite. Elle accomplit admirablement sa mission économique.

Est elle adaptée à notre société actuelle ? 

Ma réponse est ci-dessus. Ma réponse est oui, absolument oui. L’école est très exactement ce que notre société a besoin qu’elle soit. 

Après, dans le détail, certains économistes-technocrates se demandent si ses méthodes sont aussi performantes qu’elles pourraient l’être, et en général ils considèrent que non. Ils préconisent donc des ajustements, comme ils l’ont fait à toute époque, comme ils le font directement sur le marché du travail (ce qu’ils appellent des restructurations, des modernisations, etc). L’école doit être, comme le marché du travail, souple, adaptable, agile, etc. Tout ça c’est un problème de management.

Permet-elle de faire de nos enfants des citoyens éclairés ? 

Est-ce qu’on demande à une machine à café de fabriquer des chaussures? Former des citoyens éclairés n’est pas du tout le but de l’école. Ce peut être son objectif déclaré, mais les fumisteries n’engagent que ceux qui les prennent au sérieux. 

Le but réel de l’école c’est l’inverse : former des individus qui bossent sans trop questionner leur boulot, l’organisation générale du travail, et donc l’organisation générale du corps social. Comment l’école pourrait-elle inviter l’élève à remettre en cause l’édifice social dont elle est un mur porteur?

Du reste on peut voir le résultat. Il n’est pas frappant que notre population, composée d’individus passés par l’école pendant au moins 10 ans et parfois 20, soit d’une immense clairvoyance politique. En réalité l’école ne relève en rien de ce qu’on appelle l’éducation populaire, et qui est en fait l’éducation politique. Je peux reprendre mon petit bilan autobiographique : d’où est ce que je tiens ma culture politique? Pas du tout de l’école. Ce n’est pas à l’école que j’ai assimilé les enjeux idéologiques et sociaux de la conflictualité politique. Ce n’est pas à l’école que j’ai compris les rouages de la finance qui pourtant ordonne le monde dans lequel je vis. Ce n’est même pas à l’école que j’ai appris à comprendre la Révolution française, qui pourtant y est enseignée en long et en large. Et bien sur je ne parle pas de mes auteurs fétiches, dont je n’ai entendu parler que dans ma vie informelle. De toute façon l’essentiel n’est pas là : le consternant ce n’est pas qu’on ne lise pas Bakounine ou Rosa Luxemburg à l’école -après tout on ne peut pas tout mettre au programme-, mais qu’on ne développe aucune intelligence politique. L’éducation politique, cela consiste à apprendre à penser politiquement les situations. Ce qu’on ne fait aucunement. Au mieux, on pense moralement les situations – à bas les méchants dictateurs et vive la République. C’est à dire qu’on fait du prêche. Et à la sortie, on ne convainc personne. 95 % des gens passés par l’école en sorte avec les mêmes opinions que leurs parents, ou du moins les opinons auxquelles leur milieu les conditionne. Là encore chacun pourra vérifier dans son propre parcours. Et si jamais il y a bifurcation, on verra que ce n’est quasiment jamais à l’école que ça s’est joué.

Quelle serait selon vous l’école idéale ? Quelles valeurs devraient elle aider à développer ?

L’école idéale c’est peut être une école inexistante. La société sinon idéale du moins plus vivable à laquelle on aimerait tendre est peut-être, comme dit Illitch, un « société sans école ». Au point où nous en sommes d’assimilation de la propagande, il serait déjà très bénéfique que les gens acceptent au moins d’envisager cette perspective et d’y réfléchir, quitte à ne pas la valider.

Une solution de moyen terme serait de concevoir un service public d’éducation, auquel on puisse avoir recours si le besoin et-ou le désir s’en fait ressentir. La clé c’est de supprimer le caractère obligatoire de l’école. On aurait ainsi des structures et des enseignants (le mot devrait être modifié) qui seraient  à disposition des gens. De tous les gens : enfants, retraités, adultes vieux et jeunes. On aurait droit à ce service comme on a droit aux soins. Et ainsi tous ceux qui se trouveraient là y seraient de leur propre gré. Ce qui fera un bien fou au personnel enseignant. Fini les journées à parler à des individus qui préféreraient être ailleurs – tout le malaise enseignant vient de là.

Quel sera le contenu de l’enseignement? Il sera décidé au jour le jour par les parties prenantes, comme cela se fait dans les lycées expérimentaux. En tout cas, il n’y sera pas question de « valeurs » à développer, à transmettre, ou que sais-je. L’éducation doit tendre à l’émancipation : elle n’est pas là pour inculquer quelque morale que ce soit, mais pour vivifier les cerveaux et les coeurs.

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